Journal De 7818 Pte. Lucien LaRue, F Coy. 2e SS Bn, RCRI Guerre d’Afrique du Sud, 1899-1900.

— Larue, L., Lieut. 87th Quebec Battalion…Regt. No. 7818, Pte. F Company 2e SS Bn. RCRI…Wounded Paardeberg, Feb., 18, 1900. LaRue était un camarade joyeux et plein de vie, après être sorti de l’hôpital il rejoignit le régiment a Bloemfontain mais les fièvres devaient en faire une victime et il mourut a Wynberg le jour de notre fête nationale le 24 juin 1900,

  • Feu M. Lucien LaRue

LUCIEN LARUE, — dont nous annoncions la mort, hier, n’était âgé que de vingt-cinq ans. C’est bien jeune pour mourir, quand la vie aurait pu avoir pour lui tant de charmes et quand tout dans l’avenir semblait lui sourire. M. LaRue aimait beaucoup la vie militaire. Il était lieutenant dans le 87e bataillon, il avait aussi été sergent dans le 9e Voltigeurs, et il avait fait son cours militaire â Saint-Jean. Depuis six ans, il était employé à la Banque Nationale. C’était un excellent sujet qui jouissait de la confiance de ses chefs. La dernière lettre du défunt, adressée à sa soeur, était datée du 13 mai, de l’hôpital Adinburg, Norvals Pont. Il écrivait: Me voici de nouveau à l’hôpital, après en être sorti le premier avril. Je souffre du rhumatisme cette fois; je ne suis pas le seul. Une quarantaine de mon régiment souffrent du même mal. J’en veux à mon ami le Dr Fiset, qui m’a laissé en arrière de mon régiment à Bloemfontein, au moment où il partait pour la conquête de Pretoria…Les fièvres font bien des victimes dans notre régiment. Pour notre compte, nous avons à déplorer la mort de vingt-cinq camarades durant notre séjour â Bloemfontein, et un grand nombre sont dans les hôpitaux. Notre excellent chapelain, le Père O’Leary, a eu les fièvres lui aussi; il a beaucoup maigri. On doit, dans quelques jours, le transporter à Capetown, pour sa convalescence. Le régiment le regrette beaucoup depuis son départ, tant il était aimé des catholiques comme des protestants. Aux dernières nouvelles que j’ai reçues, mon ami Fiset était souffrant, mais il ne voulait pas quitter son régiment, qui a besoin de lui. Les médecins de l’hôpital me promettent une guérison complète dans quelques jours. Il terminait cette lettre en disant: A bientôt. Hélas! cette chère illusion qu’il caressait de revoir son pays, d’embrasser sa famille, elle lui a été refusée.

  • Dans une lettre précédente, il parlait de ses projets d’avenir. On lui avait offert une commission dans l’armée anglaise, et il se demandait s’il l’accepterait ou non. Mais avant tout il voulait revoir la patrie.

Il avait si bien conquis la confiance de ses chefs qu’ils lui offrirent la position de sergent dans son régiment: il la refusa pour une raison qui fait le plus grand honneur à ses sentiments délicats comme à son bon coeur. Il craignait, écrivait-il encore, d’être obligé quelquefois d’avoir à sévir contre des camarades, et cela lui répugnait. Je suis parti soldat avec eux et je reviendrai soldat avec eux, disait-il. Voilà un langage qui lui fait le plus grand honneur. Singulière coïncidence: Lucien LaRue est décédé le jour même de notre fête nationale, le 24 juin. Pendant que nous nous réjouissions, en proclamant notre attachement à la France et notre fidélité à l’Angleterre, lu’, — ce vaillant, ce brave, — mourait pour la défense de l’empire britannique. Honneur à lui, honneur à sa famille, honneur à notre ville et à notre race!! Le Soleil.

 

7818 Pte. Lucien LaRue, F Coy. 2e SS Bn, RCRI Guerre d’Afrique du Sud, 1899-1900.

JOURNAL  DE  LUCIEN  LARUE…— A bord du Sardinian, 31 Octobre.—Voie! mon premier moment de repos, depuis notre départ de Québec. J’aurais voulu jeter quelques notes sur le papier dès hier soir, mais la chose n’était pas possible, vu que mon lit se trouve situé au plafond du second étage du bateau et qu’il n’y a pas de lumière. Du reste, nos bagages ne sont pas encore débrouillés et je n’ai pas encore réussi à mettre la main sur mon sac blanc qui contient mon papier, mon encre, tout ce qu’il me faut pour écrire. En bon soldat, je m’accommode de tout : à défaut de papier, je jette à la hâte, mes impressions sur le revers d’une carte d’Afrique, de ce pays où nous devrons trouver peut-être la mort, mais sûrement la gloire pour ceux qui survivront.

Au moment où nous avons quitté Québec, j’étais profondément ému. Je n’étais pas le seul non plus. Bien des circonstances contribuaient à nous émouvoir : d’abord nous quittions la patrie, nos parents, peut-être pour toujours; et, puis la belle démonstration que la ville de Québec nous avait faite, la chaude sympathie que sa population nous avait témoignée, nous avaient profondément bouleversés. Fort heureusement, nous fûmes bientôt arrachés à ces idées sombres par le commandement. Il fallut voir aux bagages, se préparer au souper, et, ce n’est qu’à neuf heures du soir que j’ai pu monter sur le pont du navire, humer le bon air. Je me rappelais qu’au mois de juillet dernier je descendais le même fleuve avec plusieurs amis; aujourd’hui, quel changement! Me voilà à bord du Sardinian, au milieu de onze cents hommes, partant pour la guerre. La vie est ainsi remplie de contrastes.

A neuf heures et demie, j’avais peine à me tenir debout tant j’étais fatigué. Je me jetai sur mon lit et je pris un sommeil réparateur, si bien que, deux heures après, lorsque le clairon annonça l’heure du coucher, j e me levai précipitamment, croyant que c’était le réveil. Je montai à la hâte sur le pont où l’on me ramena de mon illusion.

1er Novembre 1899. — La mer commence à se fâcher ; nous avons un commencement de tempête. Un bon tiers des hommes souffrent du mal de mer. Les officiers ont fait distribuer des citrons et des oranges aux malades. Dieu merci, je suis bien et j’espère tenir bon jusqu’au bout. Cela va me valoir la faveur d’être attaché au service de l’hôpital.

« En bon voyageur que je suis, en arrivant à bord, je me suis mis au mieux avec le cuisinier, qui de temps à autre me passe des petites douceurs. La nourriture est bonne.

« Après le souper, j’ai rencontré sur le pont, une vingtaine d’Ecossais de Toronto, réunis en cercle. Ils m’ont invité à me joindre à eux. Ce sont de charmants compagnons et bien déterminés à faire leur devoir en Afrique.

2 Novembre 1899. — Il fait une véritable tempête. La plupart des officiers et les trois-quarts des soldats sont malades. Quant à moi je me porte comme un charme. Je viens justement de porter secours à mon camarade Hudon qui était disparu de notre cercle depuis hier midi. J e l’ai trouvé blotti dans un coin du navire, exténué, pouvant à peine parler. Il n’avait pas mangé depuis hier matin, et personne n’avait remarqué son absence. Avec l’aide du lieutenant Leduc, je l’ai transporté à l’hôpital.

3 Novembre 1899. — C’a été une triste journée pour nous. Le deuil est à bord, la mort a déjà saisi l’un de nos camarades, Deslauriers, de la compagnie d’Ottawa. Il a succombé, hier soir, à une maladie de coeur, malgré tous les soins des docteurs Wilson et Fiset. Je viens d’assister à ses funérailles. Quel pénible spectacle! A quatre heures, sa compagnie se mit sous les armes pour lui rendre les derniers honneurs. Le corps avait été placé dans un hamac dans lequel on avait mis un poids destiné à le faire enfoncer. La dépouille mortelle de notre camarade avait été enveloppée dans les plis de ce drapeau anglais pour lequel il était prêt à donner sa vie. Sous l’éclatante lumière du soleil couchant, M. l’abbé O’Leary lut les prières ordinaires, puis, le corps glissa dans la mer, et la vague mugissante rompait seule le silence solennel qui existait sur le pont. Le Sardinian reprit aussitôt sa course. La brise est très forte et soulève la mer d’une façon terrible. Les vagues s’élèvent jusqu’à une hauteur de quarante pieds et viennent quelquefois nous abîmer. Ça vaut un beau bain d’orage.

 5 Novembre 1899. — C’est dimanche aujourd’hui. Nous venons d’entendre la messe ; c’était un spectacle imposant. Nous sommes deux cent cinquante catholiques romains à bord. Après avoir récité le chapelet, M. O’Leary nous a fait un joli sermon, commentant l’évangile approprié à notre cas. Nous voici maintenant à une grande distance de Québec; il fait un vrai temps d’été. C’est charmant d’être bien et de pouvoir rester sur le pont.

7 Novembre 1899. — La journée d’hier a été très occupée, je n’ai pas eu un instant pour écrire. Il est bon d’observer que l’on nous fait faire, à tour de rôle, des exercices militaires, pendant trois heures par jour. Lesmédecins nous ont tous vaccinés et le perruquier nous a enlevé la chevelure; les Boers n’auront pas de chance à nous prendre aux cheveux. Une agréable surprise nous attendait après ces opérations. Le commandant fit appeler notre compagnie et remit à chacun de nous la somme de vingt-cinq dollars provenant de la généreuse souscription faite par les citoyens de Québec. Québec nous poursuit de ses bienfaits jusqu’au milieu de la mer. L’harmonie et la bonne entente qui régnent à bord sont admirables. On dirait que nous sommes tous des frères et que nous avons toujours vécu ensemble. Nos officiers nous traitent très bien: à part les rations qui sont abondantes l’on nous fait distribuer des fruits, des cigares, du tabac et des cigarettes. Dimanche dernier l’on nous a donné pour dessert un superbe plum-pudding.

Ce matin, à six heures, ma compagnie, composée de cent vingt-cinq hommes, a été appelée sur le pont. C’était le moment du bain. Le capitaine a fait diriger sur nous les tuyaux des pompes, et je vous prie de croire que l’eau coulait à flot. J’aurais voulu avoir un kodack pour photographier ce spectacle aussi amusant que pittoresque. Nous espérons toucher dimanche aux îles Canaries pour faire du charbon et prendre de l’eau fraîche. Cela nous permettra de jeter nos lettres à la malle.

Buena Vista, 3 Anchor Bay, Cape-Town, Dec. 1st, 1899. — Dear Sir, Your son wished me to post the enclosed note. The note speaks for itself. Your son was enjoying the best of health, and seemed quite contented. His corps was greatly admired here, and thousands of people went to the station to bid them au revoir. We out here appreciate to the fullest extent the aid we are receiving from our fellow colonisls, but sincerely hope that they may soon be safely restored to their friends.

  • Yours sincerely, ROBERTS SHAW.

(Traduction).

  • Cher monsieur, Votre fils désire que je vous adresse la lettre ci-incluse. Cette lettre parle par elle-même. Votre fils était en parfaite santé, et paraissait bien content. Sa compagnie a été grandement admirée ici, et des milliers de personnes se rendirent à la gare pour lui souhaiter au revoir. Nous apprécions tous ici dans sa plus grande étendue l’appui que nous recevons de nos concitoyens coloniaux, mais nous avons la sincère espérance qu’ils pourront bientôt retourner sains et saufs au milieu de leurs amis. Votre bien sincère, ROBERTS SHAW. »

Il s’agit d’un cliché représentant une parade militaire du premier contingent de soldats canadiens qui sera envoyé en Afrique du Sud durant la guerre des Boers.

Voici maintenant ce que Lucien LaRue écrit à son père: — Cape-Town, 1er décembre 1899. — Mon cher père, Nous partons dans dix minutes pour la campagne; on nous dirige sur Kimberley. Nous avons eu une reception enthousiaste à Cape-Town, le gouverneur de la ville était en tête de la population. L’état-major du général Buller préside à notre départ aujourd’hui.

11 1/4 heures a. m., 2 décembre. En chemin de fer. —  Nous voilà partis en route pour Kimberley. Nous avons laissé Cape-Town, à trois heures p.m., hier. Entre Cape-Town et Prince Albert station, nous avons rencontré trois trains portant les pauvres soldats blessés venant de Kimberley. Le pays que nous parcourons est vraiment enchanteur et nous en admirons à loisir pour le moment toutes les beautés. Il fait très chaud…

  • …Nous aurons à faire face à l’ennemi demain. Quel sera notre sort?…Dieu le sait; cela suffit au soldat chrétien décidé à accomplir son devoir, et nous sommes tous bien déterminés à faire honneur au drapeau.

Prince Albert Road Station, 2 décembre 1899. 11 heures du matin. — Enfin! nous y sommes. Nous a ons l’honneur d’être sur le terrain ennemi depuis quelques minutes. Un quart d’heure d’arrêt à cette station du chemin pour prendre le lunch, et nous continuons notre marche en avant. C’est demain que nous rencontrons les Boers; à la grâce de Dieu!…Nous sommes tous bien portants et prêts à sacrifier nos vies pour l’honneur du Canada.

Belmont, dimanche, le 11 février. — Nous partons pour Jacobsdale avec les trois meilleurs régiments que l’Angleterre possède: les Seaforth, Gordon et Blackwatch Highlanders. Nous serons mis aussitôt sur la ligne de feu…La lutte sera chaude, car l’Angleterre veut en finir le plus vite possible, et je me demande combien reviendront sains et saufs du combat. Pour moi, je suis prêt pour le drapeau et pour Dieu, et si je n’en reviens pas, je prierai Dieu de te rendre heureux sur tes vieux jours que j’aurais voulu entourer de mes soins…

A SA SCEUR. — Belmont Station, 13 février. —… J’étais de service aujourd’hui quand on m’a appelé par mon nom. C’était la poste qui était distribuée. Te dire le plaisir que ta lettre m’a fait, tu ne saurais le croire: je pleurais, je riais, je sautais, et mes confrères croyaient que je recevais une lettre de ma blonde!…

LA BATAILLE D’il IL FUT BLESSÉ RACONTÉE PAR LUI-MÊME…LE NOBLE JEUNE HOMME REVIT TOUT ENTIER D’ANS CES LIGNES…Hôpital Naauwport, 3 mars 1900. — Mon cher père, Comme tu le vois, je t’écris de l’hôpital où je devrai passer quelque temps grâce à une politesse de nos amis les Boers. J’espère n’être pas retenu trop longtemps, car, malgré que je sois très bien traité ici, c’est une vie ennuyeuse et monotone après l’existence que j’ai menée depuis mon arrivée dans ce lointain pays d’Afrique. On a beau dire, la vie militaire malgré ses fatigues et ses périls a aussi ses charmes. Il y a bien, sans doute, l’ennui, le regret d’être éloigné de tout ce qui nous est cher; mais d’un autre côté le désir de faire honneur à son pays, à sa race, la pensée de conquérir un peu de gloire sur le champ de bataille nous met au coeur un courage que l’on ne saurait peut-être pas soupçonner tout d’abord. Ce que je désirais depuis si longtemps, voir une vraie bataille, entendre le sifflement des balles, le grondement des canons, s’est enfin réalisé. En effet, j’ai vu la mort de près et j’ai connutout ce qu’ily a d’horrible, de pitoyable sur un champ de bataille, les plaintes et les gémissements des blessés, les convulsions des mourants, leurs suprêmes adieux à ceux qu’ils ne verront plus, leurs prières à celui qui est le Dieu des batailles. Çe spectacle est inoubliable une fois qu’il nous a été donné d’en être le témoin comme je l’ai été à la bataille de Paardeberg le 18 du courant.

Pte. Lucien LaRue, F Coy. 2e SS Bn, Royal Canadian Regiment Inf. Guerre d’Afrique du Sud, 1899-1900.

 Laisse-moi maintenant te donner les détails de cette rencontre dans laquelle les soldats canadiens se sont tant distingués et qui s’est terminée par la capture du général Cronje et de sa vaillante armée…

  • Le moment est solennel, l’heure est décisive. Nous formons d’abord la troisième ligne de feu: les Gordons, les Black Watchs, les Cornwalls, les Highland Light Infantry forment les premières lignes de feu en front et en flanc. L’artillerie se tient à notre gauche avec deux gros canons de la marine royale. Aussitôt les Boers concentrent leurs forces sur nous. Dix minutes après que nous avons ainsi pris position, les Boers ouvrent le feu sur nous, les balles sifflent à nos oreilles et nous ôtent toute envie de dormir. Il est facile de voir que la partie va être chaude des deux côtés. Cependant ce bruit des balles nous électrise, nous enrage presque, et nous rétorquons de notre mieux. Le premier qui tombe blessé à la tête, est le capitaine Arnold de la compagnie A du régiment canadien. On le place sur un brancard (streter bearer) et on le transporte hors des lignes. Hélas! son exemple fut suivi par d’autres; a toute minute nous voyons tomber de nos braves Canadiens, les uns blessés légèrement, les autres grièvement.

Une demi-heure s’était à peine écoulée depuis le commencement de la bataille et voilà la pluie qui se met de la partie; elle fouette tous ceux que les balles ont épargnés. Deux hommes de ma compagnie qui ont été blessés sont transportés en lieu sûr. Sur les dix heures du matin le feu augmente; les Boers sont retranchés dans un coin de la rivière, abrités par des tranchées naturelles; d’autres sont montés dans les arbres et tirent sur nous sans être aperçus. Seuls nos canons peuvent les atteindre. Les balles pleuvent littéralement au-dessus de nos têtes; à chaque minute il tombe des morts et des blessés, leur nombre augmente toujours. A onze heures notre ligne avance de quatre cents verges, nous ne sommes plus qu’à douze cents verges de l’ennemi. A ce moment les Boers se mettent à concentrer leur feu sur notre ligne. Nous restons fermes, pas un recule; le devoir est là, il faut vaincre ou mourir. Pendant ce temps-là, notre artillerie fait des dégâts considérables dans les tranchées des Boers: nos canons maxim lui prêtent main forte avec succès.

A une heure, nous avançons de quatre cents verges. Les morts et les blessés se comptent alors par centaines. C’est horrible à voir. La fusillade ralentit du côté des Boers et nous nous demandons s’ils ne sont pas à retraiter, ou s’ils n’attendent pas plutôt le moment propice pour recommencer le feu. A quatre heures les Boers recommencent l’attaque d’une façon terrible. Nous sommes couchés par terre et c’est quelque ehose de lamentable que les cris et les gémissements des blessés qui parviennent à nos oreilles. Nous ne pouvons pas leur porter secours, la bataille se continue, terrible, meurtrière. Il est cinq heures et notre vaillant et brave commandant, le major Oscar Pelletier, donne ordre à la compagnie F de marcher à pas redoublés dans la première ligne du feu. Celle-ci obéit à l’instant à son chef qui donne l’exemple de la bravoure et du devoir. C’est à ce moment que nous voyons la mort approcher, mais nous courons au-devant en vrais soldats. A peine avais-je fait vingt pas qu’une balle m’atteignit à l’épaule droite et que je vis un flot de sang sortir de ma blessure.

Le major Oscar Pelletier, toujours si bon pour ses hommes, me félicite de mon courage et me crie au milieu de la mêlée qu’il allait envoyer un brancard pour me faire transporter hors des lignes du feu, mais le nombre des morts et des blessés se multiplie, la besogne des ambulanciers devient de plus en plus considérable. Il fallait bien se résigner, savoir attendre. Aussi, ce n’est qu’à huit heures du soir, après la bataille terminée que je fus, avec les autres, transporté en lieu sûr. Ce n’est qu’à trois heures le lendemain que ma blessure fut pansée.

Les médecins se prodiguaient, mais le nombre des blessés était si grand qu’ils ne pouvaient suffire, malgré leur dévouement et leur bon vouloir. Notre régiment seul a compté dans cette journée vingt-cinq morts et quatre-vingt-dix blessés. Parmi les blessés aujourd’hui, il n’y a que le fils du colonel Hudon et moi de Canadiens-français.

N’importe si nous avons eu de la misère, si nous avons versé du sang, nous nous en consolons en songeant que nous avons remporté la victoire et mis Cronje prisonnier avec une partie de son armée. Puisse cet événement hâter la fin de cette guerre meurtrière. Dans cette journée du iS les Anglais ont eu trois cent cinquante morts et quatre-vingts blessés. J’aimerais beaucoup te donner beaucoup plus de détails, mais je me sens trop affaibli. Dans quelques jours je pourrai t’écrire plus au long. Ne prends pas d’inquiétude, ma blessure va bien, elle commence à se cicatriser et j’espère pouvoir sous peu reprendre mon service et rendre le change aux Boers. C’est si beau la revanche, quand on est militaire…

7818 Pte. Lucien LaRue, F Coy. 2e SS Bn, Royal Canadian Regiment, Guerre d’Afrique du Sud, 1900.

Bloemfontein, 8 avril. — Je t’avouerai que ceux de mon régiment qui ont eu à combattre sans interruption depuis le 18 février et qui n’ont pas été blessés dans ces batailles ont plus de mérite que mes camarades et moi, blessés à la première bataille de Paardeberg ; car ceux-là ont eu à souffrir de la faim, de la soif, des fatigues et de la maladie. Quand je te dirai que quelques-uns d’entre eux se trouvaient fiers quand ils pouvaient trouver un mouton mort de maladie, ou bien de la fleur mêlée de boue et d’eau qu’ils faisaient cuire dans de la graisse de bottes…C’est la plus dure campagne qui se soit jamais vue jusqu’à ce jour, disent les officiers anglais. Mon régiment reviendra au Canada avec les lauriers de la victoire, car nous avons fait de l’ouvrage qui a réussi. Notre brigade ainsi que notre division a été victorieuse jusqu’aujourd’Hui. A ma compagnie (F) revient l’honneur d’avoir capturé Cronje et quatre mille prisonniers; à mon régiment, d’avoir repoussé l’ennemi jusqu’à trente milles de Bloemfontein, et j’ose espérer que nous serons victorieux jusqu’à Pretoria, où là nous pourrons chanter tranquillement la chanson composée par mon cher ami Donohue: The Jolly Musketeers, chanson qui égaie nos marches et nous donne de l’électricité dans les jambs…

A SON ONCLE. Bloemfontein, 16 avril. — …Depuis ta lettre du 6 février, bien des choses se sont passées, et je me demande comment il se fait que je n’aie été que blessé quand bien d’autres sont morts à mes côtés… Blessé par une balle Mauser, je n’ai ressenti aucune douleur si ce n’est le choc violent que j’ai éprouvé et la perte de sang qui m’a fait tomber sans connaissance sur le champ de bataille, lors de notre premier engagement à Paar-deberg. Lorsque le major Oscar Pelletier, à cinq heures, nous donna l’ordre de renforcer la ligne de feu, je partis d’un bond, tout joyeux ainsi que mes confrères, pour faire notre bonne part, comme les compagnies en avant de nous. Il n’y avait pas vingt verges de parcourues que j’étais frappé : trois tours sur les talons et je suis tombé la tête à la renverse sur une ruche de fourmis. J e perdis connaissance, et ce n’est qu’à huit heures du soir que je fus transporté dans un hôpital temporaire, où l’on comptait le lendemain huit cent quarante blessés et deux cent cinquante morts dans une seule journée.

Hier, pour la première fois, les conséquences de la guerre m’ont fait frémir. Belmont, où nous sommes campés, a été le théâtre d’une sanglante bataille le 25 novembre dernier, dans laquelle les Boers ont eu le dessous, ayant perdu beaucoup des leurs, et dans l’affolement n’ayant pu enterrer leurs morts. Nous étions anxieux, mes amis et moi, de voir le champ de bataille. Nous sommes partis trois, et il n’y avait pas dix minutes que nous marchions, que l’on trouvait, à moitié enterrés, dix-sept Boers, la tête sortie de terre rongée par les insects…C’était horrible à voir!

A SA SCEUR. — Bloemfontein, 26 avril. — …Je viens causer quelques instants avec toi, car je suis seul ici, mon régiment étant parti depuis quatre jours qu’il combat les Boers. Lorsque le régiment s’est formé pour la parade avant le départ, je m’étais mis dans les rangs pensant qu’on ne m’apercevrait pas. A l’inspection, on me fit sortir des rangs ne me trouvant pas assez fort pour entreprendre la marche. Aussi j’enrage! Quoique les nouvelles soient bien difficiles à avoir, je puis te dire que lord Roberts ne peut plus se passer des Canadiens, tant il apprécie leur courage, leur bravoure et leur endurance…

A SON PÈRE. — …J ‘ai oublié de te dire que quelques minutes avant de traverser la Modder River à pied, le 18 février, pour prendre notre position sur le champ de bataille, le général Smith-Dorien, brigadier général de notre division, est venu trouver le colonel Otter et lui a dit: I am proud that your régiment, the Royal Canadian, under my cornmand today belong to the same Empire that I belong, et continuant: — No, no, I want to say… That I am proud to belong to the same Empire that the Royal Canadian belong…

Lors de notre inspection à Belmont par le même brigadier, il avait aussi dit au lieutenant-colonel Otter qu’il était honoré d’avoir sous son commandement le régiment canadien. Enfin, des félicitations nous arrivent de toutes part: par lord Roberts, Kitchener, Hector Macdonald, etc., et par les journaux du Cap…Malgré les lauriers que nous emporterons au Canada, cent cinquante ou deux cents manqueront à l’appel à notre retour, et il nous restera à sympathiser avec les pauvres familles qui auront à déplorer la perte d’un fils ou d’un parent. Généreux et vaillant Lucien ! Il est du nombre, et mettons sur sa tombe ainsi que sur celles de ses compagnons d’armes tombés au champ d’honneur, ces vers du poète: Et les peuples encor n’ont rien vu de plus beau, Qu’un brin de laurier vert sur un jeune tombeau!

La Deuxième Guerre d’Afrique du Sud, 1899-02, Monument, Canada, Québec et la Porte St-Louis.

UNE ÉPITRE ÉMOUVANTE SA DERNIÈRE LETTRE. — Wynburg Hospital, 7 juin 1900. — Mon bien cher papa…Me voilà rendu à Wynburg Hospital depuis hier matin, soit douze milles au sud-est de Cape-Town. Les médecins voyant que je ne pourrais me rétablir à Norval’s Pont, ont décidé de me transporter ici, en attendant que je prenne le premier bateau hôpital en partance pour Southampton; les médecins prétendent que la guérison rapide de ma blessure est la cause de ce rhumatisme qui me fait souffrir depuis bientôt deux mois, et qu’aussitôt sur la mer je ressentirai un bien sensible. Tous mes confrères blessés comme moi à Paardeberg et revenus au régiment après leur guérison ont dû, après une première marche, retourner à l’hôpital, souffrant d’empoisonnement du sang ou d’inflammation de leurs blessures. La guerre tire à sa fin, l’enthousiasme est à son comble. Lord Roberts a fait son entrée triomphale dans Johannesburg et Pretoria avec mon régiment, fort de trois cent cinquante hommes, le second régiment canadien et les gardes. Kruger, son état-major et ses troupes se son: retirés dans les montagnes au nord de Pretoria. Je m’ai tends de laisser Cape-Town dans six jours en route poui Southampton, Netley’s Hospital…

Je suis sans nouvelles de la famille depuis deux mois, le régiment ne sachant, j’en suis bien certain, où me trouver. Pour la première fois, depuis mon départ de Québec, hier soir, je couchais dans une maison. J’ai pu me reposer à mon goût, étant couché dans un bon lit…Ne t’inquiète pas de ma maladie, je ne crois pas que j’en souffrirai longtemps. Non, il n’a pas souffert longtemps, le brave enfant, car il est mort dix-sept jours après, le jour de la Saint-Jean- Baptiste, alors que nous célébrions notre fête nationale, et nul doute qu’au moment où son âme s’envolait vers Dieu, son coeur se portait vers le Canada! Mais tirons un voile glorieux sur ce triste souvenir, et laissons parler les journaux, car ce qu’ils disent de ce pauvre Lucien s’applique aussi à Borden, Cotton, McQueen et tous ceux qui sont morts là-bas!

SUR UNE TOMBE DE PATRIOTE — Voici l’hommage que dépose sur la tombe de feu Lucien LaRue le Chronicle de cette ville: Le soldat Lucien LaRue, de cette ville, qui a été blessé à Paardeberg, et que l’on nous annonce maintenant avoir succombé à la fièvre entérique, a donné sa vie pour son pays et pour sa reine, aussi absolument que s’il eût été tué sur le champ de bataille. Son nom est digne d’être inséré parmi les héros de la nation, car il a répondu à l’appel aux armes, il a bien rempli son devoir de soldat et il est mort en soldat. Nous qui jouissons des privilèges et des immunités achetées aux prix de semblables jeunes, ardentes et patriotiques vies, nous estimons comme un précieux héritage la mémoire de ceux qui ont combattu et qui sont morts pour le drapeau que nous aimons tant. Québec a déjà fourni trois noms l’armée des héros morts — Witty, LaRue et McQueen — et bien qu’ils soient morts, ces hommes vivent encore comme une inspiration pour l’accomplissement d’actions nobles et patriotiques.

MORT AU CHAMP D’HONNEUR! — Lt Soleil publie à l’occasion de la mort du fils de notre ami, le Dr Léonidas LaRue, de Québec, un article remarquable dont nous nous plaisons à citer les passages suivants: Que la mort de ce jeune homme soit donc une leçon pour les fanatiques qui nous dénoncent comme des sujets déloyaux, parce que nous continuons à aimer la France, tout en restant fidèles à l’Angleterre. Voici un enfant de Québec, de cette vieille ville française, un Canadien-français lui-même, appartenant à l’une de nos meilleures familles, qui abandonne une jolie position à la banque Nationale, pour aller défendre le drapeau britannique. Après toute espèce de privations et de misères, il est blessé; il va plus tard mourir à l’hôpital, loin de tous ceux qu’il aime. Et c’est en face de pareils dévouements, de pareille générosité que l’on oserait accuser notre race de déloyauté? Allons donc! Est-ce que le sang versé par les nôtres n’est pas plus éloquent que les flots d’encre répandus par ceux qui nous insultent?

Pauvre Lucien LaRue!  Il est mort au moment où nos soldats sont sur le point de revenir. Il ne connaîtra pas les joies du retour. Cette voie triomphale, cet innombrable peuple, ces acclamations semblables au bruit de la mer, les fleurs sur les armes victorieuses, ces soldats si graves au milieu de leur gloire, si brillants dans leurs habits fatigués, si modestes sous leurs blessures, il ne verra pas cela. Ces acclamations enthousiastes de notre patriotique population qui retentiront, au retour de nos soldats, comme une ode immense pleine de fierté et d’amour de la patrie, il n’aura pas la douce satisfaction de les entendre. Comme il a dû penser à tout cela quand il a vu la mort inéluctable; comme il a dû penser aussi aux siens, à son pays! Il est mort la pensée vers son pays, comme le héros dont parle Virgile: Et duces moriens reminiscitur Argos.

Qu’il repose en paix dans ce lointain pays ! Son souvenir restera cher à ses amis et glorieux pour sa patrie.

 

Spañard

 

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