Lettres Du Chapelain Rév. L’abbé Peter M. O’Leary, 2e SS Bn, RCRI Guerre d’Afrique du Sud, 1899-1900.

Father Peter Michael O’Leary, Roman Catholic Church…The present officers of the (8th Regiment Royal Rifles, Quebec) are: CO. Hon. Lieut. -Colonel W. M. Macpherson. Chaplains Rev. P. M. O’Leary and Rev. F. G. Scott (hon. captains)….

Père L’abbé Peter Michael O’Leary. 2e (Spécial Service) Bataillon Royal Canadien Régiment l’Infanterie…La bataille de Paardeberg, “Montagne aux chevaux”, “Dimanche Sanglant.”

Du Citizen d’Ottawa: — On dit du bien de tous les chapelains qui sont allés en Afrique avec le contingent canadien. Il est intéressant de noter que les protestants aussi bien que les catholiques font de grands éloges du Père O’Leary, le chapelain catholique romain. Il était ici, il était là, partout, et des plus bienveillants pour tous, sans égard à la croyance religieuse. A Paardeberg, le Père O’Leary a inhumé tous les morts. Un pauvre malheureux, un protestant, blessé et mourant, était assisté par le Père O’Leary. Le Citizen ajoute: Nous nous joignons de tout coeur à cette expression d’admiration de la conduite du Père O’Leary à Paardeberg et ailleurs durant la guerre. En toute occasion, on l’a trouvé à son poste, et il a, par son caractère et son exemple, noblement fait preuve des N dit du bien de tous les chapelains qui sont qualités les plus héroïques du ministre chrétien. Le Citizen croit que l’Angleterre et tout l’empire ont bénéficié de la présence parmi les troupes canadiennes, durant leur rude campagne contre l’ennemi, de la présence de ce zélé apôtre du Christ, faisant abnégation de soi-même, et il espère, puisque le moment approche où ce qui reste de nos boys en Afrique nous reviendra avec le bien-aimé chapelain catholique, qu’on prendra immédiatement des mesures pour prouver à ce bon père combien ses compatriotes ont hautement apprécié ce qu’il a pu faire, avec la grâce de Dieu, pour ceux des nôtres qui nous étaient si chers et que nous ne reverrons malheureusement plus. Le peuple du Canada devrait donner un témoignage national à ce vaillant disciple de l’Église militante. Nous espérons aussi que lorsque le temps propice en sera venu, ceux qui ont le privilège d’aviser Sa Majesté la reine en pareil cas n’oublieront pas les héroïques services qu’il a rendus.

Lettre du R.P. O’Leary à son frère: — Expédition canadienne dans le Sud-africain, à bord du Sardinian, près des Tropiques. 8 Novembre 1899…Mon cher James, Comme j’aurai probablement la chance de mettre cette lettre à la poste des îles du Cap Vert, que nous atteindrons sans doute samedi, je profite des quelques moments de répit qui me sont accordés pour te donner de nouveaux détails sur notre voyage. Quand je t’ai écrit, la dernière fois, nous quittions la Pointe-au-Père, et depuis ce temps, le voyage a été très accidenté. D’abord, tout le monde semblait de bonne humeur, et, quoique nous eussions l’occasion de nous heurter souvent sur le pont, — ce cher vieux Sardinian roule si bien — il n’y a pas eu la moindre friction désagréable. C’est à table cependant, que l’on s’amuse le plus, et, si ce n’était la rude besogne qui nous est réservée à chacun de nous, nous écririons que nous prenons part à un beau et grand pique-nique.

A TABLE: —  Alla tête de notre table préside le colonel commandant et les autres officiers sont placés dans l’ordre suivant. Lieutenants-colonels Otter, Buchan, Pelletier et S. Hughes, major Drummond, lieutenant-colonel Drury, major Lessard, aumôniers Fullerton et O’Leary, major Mc-Dougall, colonel Denison, Mlles Pope, Russell, Affleck et Forbes, ambulancières (Nurses), aumônier Almond. D’après la composition de notre petite famille, tu peux juger de la bonne impression qui prévaut. Les pièces sont petites et étroites et plusieurs prennent déjà leurs quartiers de nuit sur le pont, car nous pénétrons dans les tropiques, et la chaleur est parfois très lourde, comme en juillet et août chez nous. Mon compagnon de cabine, l’aumônier Fullerton, me témoigne une grande amitié, et nous sommes déjà deux inséparables.

2 SS Bn. RCRI Québec Départ du contingent Canadien pour le Transvaal, SS Sardinian Nov. 1899.

LE PREMIER CONTRETEMPS: — Notre premier contretemps s’est produit au sud de Terre-Neuve, mercredi matin. La mer furieuse a attaqué avec violence notre navire qu’elle a roulé en tous sens, brisant deux embarcations et bouleversant tout à bord. Le pont offrait le coup d’oeil le plus lamentable. Il était à peu près impossible et même dangereux d’y passer. En outre, la pluie tombait à torrents. Le mal de mer était à l’ordre du jour, et ce fut l’infime minorité qui résista au mal. Cependant, au plus fort de la tempête, je dus officier aux premières funérailles que nous avons faites en mer. Un pauvre soldat, Deslauriers, de la compagnie du capitaine Rogers, fut trouvé mort le matin. Le malheureux avait succombé à une syncope du coeur. Les funérailles eurent lieu dans l’après-midi et ce fut un spectacle impressionnant que je n’oublierai jamais, malgré les mouvements du navire, malgré le vent et la mer qui roulait sur nous ses vagues furieuses et qui balayait le pont. J’ai fait les prières d’usage sur le cadavre que l’on avait enveloppé dans un drapeau anglais. Lorsque j’eus prononcé les dernières paroles: Requiescat in pace, une sonnerie de clairons se fit entendre, et le cadavre fut jeté à la mer qui a ainsi englouti notre première victime.

SERVICE DU DIMANCHE: — Dimanche. — La température étant un peu plus clémente, nous avons eu le service divin sur le pont. Le service catholique eut lieu à 9.30 heures, et cent vingt hommes y ont pris part. La cérémonie a été très simple; elle a consisté dans la récitation des prières du matin et dans la lecture de l’évangile du jour, suivies d’un sermon en français et en anglais. Malheureusement, une allusion que j’avais cru propice de faire à ces chers soldats sur leurs parents si loin, dont les prières ont été, sans nul doute, offertes dans plusieurs églises, pour notre sauvegarde, fut cause que la cérémonie se termina presque immédiatement. Pendant la récitation du rosaire qui suivit, plusieurs voix voilées tentaient, mais en vain, de répondre. La cérémonie se termina par la bénédiction que tous reçurent, tête nue. Depuis lundi la température est délicieuse et nous passons presque tout notre temps sur le pont.

Les militaires font l’exercice presque continuellement et leurs progrès sont satisfaisants. Le soir, à sept heures, tous les hommes sont appelés sur le pont pour la récitation des prières. Cette scène est toujours impressionnante. Ensuite, les hommes demeurent sur le pont et passent leurs loisirs à chanter, à fumer et à se raconter des histoires, jusqu’à l’appel du clairon. La vie sur un vaisseau chargé de troupes, est toute une révélation pour moi et contraste fortement avec l’existence que l’on mène dans le paisible séminaire de Québec.  D’après des instructions ouvertes après le départ du vaisseau, nous avons appris que nous devions nous rendre à Cape-Town, sans arrêt. Cette nouvelle nous a contrariés, car nous connaissions l’anxiété de nos bons amis qui allaient être de six à sept semaines sans apprendre de nos nouvelles.

SCÈNE SAISISSANTE: — Novembre 11. — Nous espérons apercevoir les îles du Cap Vert au coucher du soleil et comme nous pourrons peut-être avoir la chance d’y déposer nos lettres, je saisis cette occasion d’ajouter quelques mots à cette lettre déjà longue et écrite dans des circonstances si diverses. Pendant ces derniers jours, notre vaisseau a été secoué par le vent, mais cependant la température est restée belle. Hier soir, nous avons eu un autre concert en plein air, très joli. C’était le tour de la compagnie d’Ottawa et tout a été très bien conduit par l’organisateur Rogers. Quelle scène saisissante c’était de voir toutes ces têtes découvertes et d’entendre ces voix chanter le God Save the Queen, pendant que les coeurs se portaient au loin, vers les amis absents. La lune brillait doucement sur cette scène paisible. Puissetil en être toujours ainsi! Demain, sera le deuxième dimanche que nous passerons sur la mer et je dois préparer un sermon approprié. Je devrai vous dire au revoir, pour encore plusieurs semaines. Votre frère affectueux, P.-M. O’LEARY.

  • P.S. — La chaleur est terrible parfois. La température de l’eau de la mer est de 82 degrés. Si ce n’était du vent, nos cabines nous rappelleraient les cachots de Calcutta.

Le Père L’abbé Peter M. O_Leary, 2nd SS RCRI, Guerre d’Afrique du Sud, 1899 1900.

A SAINT-VINCENT: — Dimanche, 12 Novembre. —La température devient plus tropicale à mesure que nous approchons de l’équateur. Ce matin, à 8.30 heures, le thermomètre marquait 86 degrés et toute la journée, le mercure s’est maintenu à 90 degrés. Les cérémonies religieuses se sont faites dans l’ordre suivant: 9.30, catholiques romains; 10.30, presbytériens; 11.30, anglicans. Il est 11.30 heures, et nous nous préparons au repas après un concert donné par les officiers. *P. M. O.

A UN DE SES AMIS: — Cap de Bonne Espérance, le 29 Novembre 1899…Je n’entreprendrai pas de vous décrire nos émotions à nous tous lors de notre départ du bon vieux Québec. Cette scène unique dans l’histoire de la vieille citée restera gravée à jamais dans la mémoire de ceux qui en ont été témoins. Nous en parlons encore bien souvent, réunis sur le pont, par ces belles soirées des tropiques, et nous nous sentons toujours le coeur gros d’émotion, comme au jour où nous avons laissé nos bons amis là-bas…là-bas. Tout alla bien jusqu’au surlendemain de notre départ. C’est alors, au sortir du golfe, que nous avons été pour la première fois, j’allais dire au feu — ce devrait être à Peau. Neptune en courroux fit une protestation si énergique, pendant trois jours, contre cet envahissement de son royaume, que de guerre lasse il a bien fallu nous avouer vaincus.

C’était notre première défaite. Nombreux, bien nombreux étaient les hors de combat. Sur ces entrefaites arriva un triste incident, le seul nuage qui était venu jusque-là assombrir la franche gaieté qui respirait partout. Nous avions à enregistrer notre première mort. Celle d’un nommé Deslauriers, d’Ottawa. C’était le 3 novembre, et la sépulture se fit le même jour. La tempête était à son plus fort; la mer en furie se précipitait sur nous, avide déjà d’engloutir la proie; au-dessus de nos têtes le tonnerre se faisait entendre en roulements formidables et c’est au milieu de cette convulsion de la nature que se fit la triste cérémonie. Le corps du malheureux, cousu dans un sac de toile, recouvert du drapeau, fut porté et appuyé sur le bord du bâtiment. Tout le régiment était rangé sur le pont, le commandant et les officiers en tête. Après les prières d’usage, au mots: Requiescat in pace, le corps disparut emporté par la mer, tandis que les clairons sonnaient un dernier adieu. Nous étions déjà un de moins. Si c’était le dernier!…

Notre vie de communauté, sans offrir les douceurs de paisible collège, n’est pas sans avoir ses attraits, et l’on s’y fait assez facilement. A l’exception du réveil qui se fait, non au son d’une innocente clochette, mais au bruit de la trompette ou du tambour; il n’y a pas à s’y méprendre, le sommeil est banni pour la journée! Puis commence le tintamarre: cris de commandement, à vingt-cinq places à’la fois: marches et contremarches sans fin, cliquetis d’armes, puis les trompettes qui se font entendre à chaque minute, et surtout l’exercice au tir des mitrailleuses qui nous arrachent les entrailles.

Le soir venu — et quelles belles soirées nous passons au clair de la lune — tout comme dans les beaux jours d’automne du Canada, nous nous réunissons sur le pont pour écouter soit la musique de notre excellente fanfare, soit les improvisations, etc., Nos Canadiens ont souvent la place d’honneur: Le Brigadier ainsi que l’Alouette semblent avoir captivé tous les coeurs, et on les demande toujours à outrance…Enfin nous arrivons au Cap de Bonne Espérance.

De Aar Camp, 500 milles au nord de Cape-Town, 4 décembre 1899. — Eh bien! nous voilà tout de bon en route pour la gloire. Nous sommes sous les ordres de lord Methuen et nous devons faire partie du corps expéditionnaire en destination de Kimberley où les Anglais sont assiégés à l’heure qu’il est. Les Boers sont à masser leurs troupes à Spyfontein où se livrera la bataille décisive de la campagne. Sera-ce un Waterloo?…

  • On a promis à nos boys de les placer au premier rang et naturellement leur chapelain ne sera pas au dernier. Nos soldats sont fiers de cet honneur qu’on leur décerne. Ce sera leur baptême de sang. Puissent-ils s’en montrer dignes!

Le climat est horrible. Nous sommes campés avec plusieurs autres régiments dans une plaine sablonneuse, un vrai désert, entouré de rochers arides qui nous renvoient les rayons brûlants du soleil. C’est un vrai four. Puis, pour comble de bonheur, des coups de vent nous arrivent à chaque instant, soulevant une poudrerie de sable qui nous aveugle et nous étouffe. Jusqu’à présent, le métier de la guerre n’est pas ce qu’il y a de plus attrayant. Les habitants sont pour la plupart des Hollandais qui ne nous aiment pas beaucoup et des Coffres, dans leur état primitif — même quant au costume!

Nous nous arrangeons tous bien dans notre tente, les quatre officiers canadiens et votre humble serviteur. De temps à autres nous sommes plus que le nombre réglementaire: les centipèdes, les fourmis et les lézards nous ayant pris en grande amitié! La nourriture est bonne mais peu variée; le biscuit de matelot et du café ad libitum en font les frais. Enfin, c’est loin d’être un pique-nique.

  • Nous attendons d’un moment à l’autre notre feuille de route pour Modder River. On a eu hier la dernière bataille sanglante. Elle a dû l’être, si l’on en juge par les convois de blessés qui nous arrivent du front. De Modder River nous nous rendrons directement au feu, d’où je vous écrirai, si Dieu me prête vie…

Modder River, 12 janvier 1900. —… Je suis revenu à Modder River, ou si vous le voulez à Magersfontein, la scène de deux des plus importantes batailles de la campagne : une victoire et une défaite, l’une et l’autre une boucherie. J’ai pu juger par moi-même de ce qu’est un champ de bataille fraîchement imprégné de sang humain. La rivière Modder est un tributaire du Vaal. D’où le Transvaal, pays situé au delà. Elle peut avoir mille pieds de large, et elle est bordée de berges hautes et escarpées; un pont magnifique qui reliait les rives avait été détruit par l’ennemi, avant l’arrivée de l’armée anglaise, et les bords opposés avaient été mis en état de défense, au moyen de tranchées savamment pratiquées par des artilleurs allemands et fourmillant d’habiles tirailleurs, dix mille au moins. C’était en face d’un feu d’enfer que nos troupes ont dû descendre la rive sud, traverser la rivière à la nage, enlever la position ennemie à la baïonnette. A mesure qu’un régiment  disparaissait, quasi anéanti par cette grêle de boulets, de bombes, de projectiles de toutes sortes, un autre prenait bravement sa place pour se faire foudroyer à son tour jusqu’à ce que la position fût emportée.

Mais si le passage de la rivière Modder fut gagné au prix de flots de sang, que dirai-je de la bataille de Magersfontein, livrée seulement à quatre milles plus loin, et où l’armée anglaise a subi une défaite sans exemple dans ses annales militaires, depuis la guerre de Crimée. Je n’insisterai pas sur les détails que tout le monde connaît maintenant par la voie des journaux.

  • La belle brigade écossaise, composée de quatre régiments en a le plus souffert. Dès la première décharge, leur général fut tué. Son corps criblé de balles fut trouvé dans la deuxième tranchée ennemie, entouré d’une poignée de braves qui avaient vendu chèrement leur vie.
  • C’était pour tout dire un désastre, mais un désastre glorieux. En pouvait-il être autrement?

Depuis deux mois les Boers avaient fortifié cette rangée de collines escarpées, longue de cinq milles. Ils y avaient dressé des canons de siège à tir rapide et de longue portée de huit mille verges. La plaine était couverte de fil de fer barbelé, qui, dans la demi obscurité, jetait la confusion dans les rangs serrés de nos soldats. Aussi une victoire pour l’armée anglaise aurait été un vrai miracle. Eh bien! C’est là maintenant que je suis, allant et venant au besoin, entre Magersfontein, Modder River, Enslin, Graspan et Belmont.

Dans mes voyages, je m’amuse à recueillir des souvenirs éparpillés çà et là, sur les lieux du combat. Aussi quel musée intéressant je pourrais former si je n’étais à deux mille cinq cents lieues de chez nous. C’est dans une de ces excursions, où la curiosité m’avait entraîné au delà des avant-postes que j’ai reçu pour la première fois les compliments de MM. les Boers. C’était sous la forme de trois coups de canons, dirigés assez habilement. En entendant les cris perçants des projectiles passant au-dessus de ma tête, je me suis rappelé l’affaire des Horaces et des Curiaces. J’ai agi en conséquence. Que l’on dise donc maintenant que l’histoire ancienne ne sert plus à rien…Nos Canadiens ne sont pas oisifs; ils ont été chaleureusement félicités par le général en chef, pour leur affaire de Douglass. A environ quarante-deux milles d’ici, de concert avec les Australiens, ils ont pu s’emparer d’un camp retranché, faire quarante-huit prisonniers et enlever une grande quantité de provisions et de vivres.

La santé de tous est relativement bonne, la mienne est excellente. On dit même que je rajeunis à vue d’oeil. Mes cheveux blancs m’ont obtenu d’être traité un peu mieux que les autres. On m’a mis en possession- d’une espèce de masure trouée en tous sens par les balles, et d’où la nuit, couché sur le dos, je puis faire des observations astronomiques très intéressantes, tant le toit s’y prête facilement.

Enfin, ma petite paroisse augmente et diminue par l’arrivée ou le départ des régiments anglais, et ce qui me fortifie et m’encourage beaucoup, c’est de voir réunis, autour de notre humble autel, des Canadiens, des Australiens, des Essex, des Cornwalls, des Ecossais, des Munsters, tous catholiques…

La Deuxième Guerre d’Afrique du Sud, Quebec. Le Monument des Enfants de Quebec et la Porte St-Louis.

Bloemfontein, le 15 mars 1900. — Mon cher frère…Nous venons de compléter notre affreuse marche de cent milles; une qui fera époque dans les annales militaires. Notre moyenne, pendant les derniers cinq jours, a été de vingt milles par jour, la plupart du temps à travers un pays dévasté et désert, où même l’eau était à prime. De te dire que les animaux et les hommes tombaient le long du chemin ne comporte qu’une faible idée des misères que nous avons dû endurer. Tu dois naturellement te demander comment j’ai pu résister. Eh bien! je n’ai succombé que deux fois, et cela, seulement pendant quelques heures. J’ai accompli le trajet comme le plus jeune des nôtres, et sans plus grande fatigue.

Je n’ai pas été malade physiquement parlant, pendant une seule journée, mais je portais une plaie au coeur souvent, hélas! trop souvent. Jamais, jamais je n’oublierai les vicissitudes que nous avons éprouvées depuis le jour où nous sommes montés à l’assaut de l’ennemi à Paardeberg, jusqu’à ce que nous l’ayons chassé de son camp, un lundi soir que je n’oublierai jamais. C’était plutôt un mardi matin. Ces scènes terribles sont encore présentes à mon esprit. Si j’avais le talent d’un Détaille, je les confierais au canevas. Imagine-toi le passage de la rivière Modder avec la crue de ses eaux, ou la charge insensée du dimanche soir, le 18 février, au moment du crépuscule. Quelle peinture terrible ne pourrions-nous pas en faire? Et puis, la dernière espérance, lorsque nos braves camarades, dans les ténèbres de la nuit, se tenaient par la main, au bout du bras, pour ne pas se perdre pendant qu’ils montaient à l’assaut des tranchées de l’ennemi.

Mais parlons des scènes terribles après la bataille! L’expression des figures tournées vers le ciel, quelques-unes ensanglantées, n’est pas à décrire. A un endroit, un pauvre malheureux ressemble à un enfant dormant d’un sommeil paisible. Plus loin, les traits contractés d’un autre donnent facilement la pensée de l’agonie, que l’on ne peut décrire, qu’il a dû endurer avant que le Tout-Puissant l’ait soulagé de ses souffrances, lorsque d’un moment à l’autre, le cri de rage semblait prêt à sortir du gosier du soldat étendu, la bouche et les yeux ouverts et les mains jointes lorsqu’il est tombé avec une balle dans le coeur. Mais ce n’est rien à côté de la sépulture triste et faite à la hâte de nos braves garçons. Ils avaient marché à côté l’un de l’autre et combattu ensemble. Leurs rangs n’ont pas été brisés par la mort. Côte à côte on les a déposés tendrement dans un sol étranger où ils dorment le sommeil éternel.

J’ai vu tout cela, et j’y ai pris part, pourquoi? Je ne le sais pas, mais j’ai été trouvé plus souvent au milieu de la mitraille qu’il n’était nécessaire. J’obéissais à une espèce de fascination que je ne pouvais maîtriser, et plus d’un pauvre diable m’a remercié, avec son dernier souffle, de m’être oublié moi-même pour le secourir. Les balles pleuvaient dru, ne semblant respecter personne, car j’en ai vu tomber plusieurs à mes côtés. Un fait particulier qui peut t’intéresser est le suivant. Pendant la bataille de dimanche, le feu de l’ennemi était terrible. Nous étions obligés de nous mettre à l’abri, le mieux que nous pouvions, dans un pays découvert, avant que nous pussions monter à l’assaut, pendant que la fusillade serait moins vive. J e me trouvais caché en arrière d’une fourmilière avec l’un des soldats de Black Watch. Voyant que cet abri n’était pas suffisant pour en protéger deux, je me suis décidé à courir de l’avant pour me mettre à l’abri d’un petit monticule. Comme je me levais sur mes mains et genoux, me préparant à rejoindre mon nouvel abri en toute rapidité, l’on a tiré une seconde décharge, je me souviens que mon compagnon m’a dit: Mon Dieu, monsieur, prenez garde. Que le Bon Dieu vous garde. A ce moment, une décharge était dirigée vers nous. J’ai échappé au danger, mais le lendemain matin, j’ai trouvé mon compagnon dans la même position, toujours en travers de notre fourmilière hospitalière, mais percé au travers du coeur par les balles que l’on me destinait probablement. Sais-tu que je me suis trouvé coupable, lorsque je jetai la vue sur mon pauvre camarade d’une heure, mais d’un autre côté, si j’étais resté au même endroit, cette lettre ne te serait jamais parvenue.

Un autre moment d’inquiétude a été celui où nous étions à quelques verges du laager, de bonne heure le matin. Oh! comme ce feu d’enfer fauchait le monde! Mais nous n’avons pas cédé le terrain, et lorsque le jour a paru, les Boers ont hissé le pavillon blanc, et se sont rendus. C’est un des meilleurs compliments que l’on puisse faire à la bravoure et à la valeur canadienne. Pendant que tous, parmi les membres des autres régiments, ne tarissent pas d’éloges à notre adresse, nous pouvons être fiers de nos braves garçons. Ils le méritent bien.

L’abbé Peter O’Leary, de Québec, l’aumonier du Rgiment Royal-Canadien, raconte ainsi la bataille de Paardeberg: — Le 18 Février 1900, date inoubliable et glorieuse. Mon cher frère…Enfin, nous avons goûté au feu, et pour tout de bon, et bien que la journée nous ait coûté cher, nous serions Volontiers prêts à recommencer. Le Canada a droit d’être fier de ses nobles enfants. Cette terrible journée du 18 Février a certes endeuil’é plus d’un foyer jadis heureux, mais les êtres chéris qui là-bas pleurent les morts devront être dans une certaine mesure consolés par la pensée que tous ont fait leur devoir, tous, jusqu’au dernier. C’est l’hommage que leur rendent les réciments historiques, les vétérans des batailles, les Cordons et les Black Watch, les Argyles, les Seaforths et les Cornwalls.

Oh! cette charge furieuse contre un ennemi invisible, jamais je ne l’oublierai, et je n’essaierai pas de la décrire, pour aujourd’hui du moins. L’enfer déchaîné n’en donnerait qu’une imparfaite idée. En avant I en avant I et nous nous précipitions à travers une grêle de balles, dans une atmosphère de mitraille. En avant! et nous chargions follement, furieusement à travers les ronces africaines, buttant sur les camarades tombés, n’ayant qu’un but dans ce délire de sang et de destruction; atteindre les retranchements ennemis. Et, dominant le bruit de la bataille, une acclamation farouche, remuait l’âme jusque dans ses profondeurs, ou plutôt un hurlement sauvage, traversait l’air embrasé, pendant que nos braves enfants bondissaient comme des tigres à travers la plaine.

Le soir tomba sur notre victoire, et la nuit vint miséricordieusement jeter un voile sur les horreurs de ce glorieux champ de bataille. Et, dans le plus complète obscurité, car la moindre lumière provoquait le feu de l’ennemi, nous commençâmes la recherche des morts et des blessés, nous arrêtant partout où nos mains trempaient dans le sang. Du sang, du sang, encore du sang! Et de tous côtés nous venaient de faibles gémissements, avec des appels déchirants. De l’eau, de l’eau, imploraient les blessés. Parfois, un ami buttait sur le corps de son ami, et quelle scène pathétique c’était! Tu diras à maman…ou bien: Ne me quitte pas! Ce ne sera pas long! Disaient les malheureux blessés, au milieu de leurs souffrances.

La lune se leva sur cette scène de désolation et répandit ses calmes rayons sur plus d’une figure sereine et paisible dans la mort. Je restai tard sur le champ sinistre, avec quelques dévoués camarades, cherchant dans tous les coins et recoins les morts et les blessés, jusqu’à ce que, harassés, la force nous manquât. Et, nous jetant sur le sol, nous demandâmes au sommeil le repos et l’oubli. Ainsi firent la plupart des survivants. A peine échangeait-on une parole, car tous étaient rendus à bout par la marche forcée (de vingt milles), de la nuit précédente, et la fatigue de cette interminable journée.

Lundi matin, nous rassemblâmes nos morts et nous les enterrâmes côte à côte dans une grande fosse — ils étaient dix-huit — pendant que je demandais aux anges du Seigneur d’en prendre soin, quand nous serions loin de ce pays, plein pour nous de si dramatiques souvenirs. Qu’ils reposent en paix, ces nobles et courageux enfants! Mais il faut finir. Mon coeur saigne, quand ma pensée évoque les sanglants tableaux que j’ai contemplés et les tragiques événements dont j’ai été le témoin. PETER O’LEARY, Ptre.

 

Spañard

 

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